17.
— Asseyez-vous, Mackenzie.
Ari s’installa en face du directeur central adjoint. Depierre était un homme de la cinquantaine, un peu fort, brun, le crâne gagné par un début de calvitie, et qui portait sur son nez de trop grosses lunettes aux montures nacrées. Il avait fait l’essentiel de sa carrière à la DST avant d’atterrir à la DCRG au grade d’inspecteur général. Il s’avérait un directeur adjoint fin, brillant et pour lequel Ari avait beaucoup de respect. Il était arrivé à ce poste au mérite, sans le moindre appui politique, et on sentait qu’il aimait la maison, qu’il avait une vision plutôt saine du rôle que devaient jouer les RG au sein de la République. Le mot « service » n’avait pas à ses yeux n’importe quelle valeur. Mais c’était aussi un homme strict et rigoureux qui, s’il connaissait les qualités de Mackenzie, n’était pas particulièrement fanatique de ses méthodes.
— Écoutez, monsieur l’inspecteur général, je suis sincèrement désolé si je suis un peu absent, ces temps-ci, mais…
— Je vous arrête tout de suite. Ce n’est pas pour ça que je vous ai convoqué, Mackenzie, même si votre absentéisme notoire n’arrange pas les choses.
Ari fut surpris par la réponse de son supérieur, mais surtout par le ton qu’il avait employé, d’une inhabituelle gravité.
— J’ai eu droit à un coup de fil furieux du procureur de Reims. Il n’apprécie pas que vous mettiez votre nez dans son enquête et je partage son agacement.
— Je ne mets pas mon nez dans son enquête !
— Allons, Mackenzie, ne faites pas l’innocent ! Je sais que M. Cazo était proche de votre famille et je comprends que vous ayez envie de savoir ce qu’il s’est passé, néanmoins vous connaissez nos principes. On ne mélange pas le boulot et la vie privée. Un point c’est tout.
— Écoutez, Depierre, je n’ai rien fait de bien méchant. J’essaie juste de comprendre pourquoi cet homme sans histoire s’est fait assassiner. C’est un type à qui je dois beaucoup, et…
— Justement, Mackenzie, justement. J’ai peur que vous ne vous mettiez dans une situation délicate, avec cette affaire, et je n’ai pas envie que cela rejaillisse sur votre travail ou sur celui de vos collègues. Je respecte vos compétences, mais vous ne pouvez pas négliger nos méthodes. Ici, on est une équipe, et dans une équipe, on doit respecter les règles. Vous êtes sur le point de faire des bêtises, là. J’ai décidé de vous donner quelques jours.
Ari écarquilla les yeux, incrédule.
— Une mise à pied ?
— N’exagérons rien… Vous avez des jours de vacances à prendre et je pense que c’est le bon moment. Prenez un peu de distance, le temps que cette enquête soit finie. Un petit voyage vous ferait du bien, non ?
— Non. Pas du tout, non ! J’ai du boulot. Excusez-moi, mais je n’ai absolument pas envie de prendre des vacances !
— Vous n’avez pas l’air de comprendre, Ari. Je ne vous propose pas de prendre des vacances. Je vous l’ordonne.
L’analyste se laissa tomber contre le dossier de son fauteuil. Il ne manquait plus que ça ! Après le meurtre inexplicable de Paul, cette histoire de vacances forcées était complètement irréelle. Il aurait aimé croire qu’il s’agissait d’une mauvaise plaisanterie, mais ce n’était pas le genre du directeur adjoint.
— Alors je fais quoi, moi ? Je prends mes affaires et je rentre chez moi, c’est ça ?
Depierre ajusta ses grosses lunettes.
— Eh bien, ma foi, oui. Vous avez quinze jours de vacances à rattraper, je vous demande de les prendre de suite.
— Quinze jours ? !
Sidéré, Ari jugea toutefois qu’il ne servait plus à grand-chose de rester ici. Il se dirigea vers la sortie, puis, avant de fermer la porte, il adressa un dernier regard au directeur adjoint.
— J’en ai vu de toutes les couleurs, ici, mais le coup de la mise à pied déguisée en vacances, on me l’avait jamais fait !
Depierre ne sut quoi répondre et, de toute façon, Ari ne lui en laissa pas le temps. Il claqua la porte et regagna son bureau. Hors de lui, il prit son trench-coat et s’apprêta à sortir. Mais alors qu’il gagnait la sortie, son regard se posa sur la corbeille du courrier. L’une des enveloppes portait une écriture qu’il aurait reconnue entre mille.
C’était celle de Paul Cazo.